Quand on parle de sensibilisation au tri des déchets, on pense presque toujours aux habitants en premier lieu : le porte-à-porte, les flyers dans les boîtes aux lettres, les stands en pied d’immeuble. Les commerçants, eux, restent souvent en marge de ces dispositifs. Pourtant, ce sont des acteurs qui produisent des volumes de déchets plus ou moins importants au quotidien, et dont les pratiques ont un impact direct sur la propreté et le bon fonctionnement des collectes sur un territoire.
Une récente campagne de sensibilisation menée directement auprès de commerçants, en porte-à-porte, a permis de tirer plusieurs enseignements sur les raisons et les conditions d’une mobilisation réussie de ce public trop souvent oublié.
Une mission à l’échelle d’un quartier, volontairement micro
Les constats qui suivent s’appuient sur une mission de sensibilisation menée auprès des commerçants d’un quartier de Seine-Saint-Denis. Le dispositif reposait sur deux temps complémentaires :
- Un audit du local de chaque commerce : nombre et volume de bacs, présence et remplissage du bac d’ordures ménagères résiduelles (OMR), taille et accessibilité du local poubelle ;
- Un temps de sensibilisation en face-à-face, appuyé sur un support remis en main propre au commerçant.
Cet article ne restitue volontairement aucun résultat chiffré global. À l’échelle d’un quartier, les activités rencontrées sont trop hétérogènes pour qu’une moyenne ait un sens : entre un commerce alimentaire, un opticien et un magasin d’ameublement, ni les flux, ni les volumes, ni les contraintes de stockage ne sont comparables. C’est précisément l’intérêt de cette échelle micro : elle donne à voir des situations concrètes, là où les indicateurs agrégés lissent des réalités qui n’ont rien à voir entre elles.
Des obligations réglementaires encore mal connues
Les commerçants sont soumis à un cadre légal précis en matière de gestion des déchets. La loi impose depuis plusieurs années le tri à la source de plusieurs flux : papier/carton, métal, plastique, verre, bois, déchets minéraux, plâtre, et depuis peu les textiles. S’y ajoutent des obligations spécifiques issues de la loi AGEC : interdiction de détruire les invendus alimentaires et non alimentaires, obligation de proposer des alternatives (dons aux associations, réemploi), et devoir d’information des clients sur la réparabilité des produits vendus.
Ce tri dit « 9 flux » (décret n° 2021-950 du 16 juillet 2021) couvre le papier et le carton, le métal, le verre, le bois, la fraction minérale (béton, briques, tuiles, gravats), le plâtre, les plastiques, les biodéchets et, depuis le 1er janvier 2025, les textiles. Une nuance mérite d’être connue, car elle change beaucoup de choses sur le terrain : si ces flux doivent en principe être conservés et collectés séparément, les emballages plastiques, les emballages métalliques, les cartons et tous les papiers peuvent, eux, être stockés et collectés ensemble. Pour un commerce qui manque de place, l’information n’a rien d’anecdotique.
S’y ajoute un principe de responsabilité qui surprend souvent : toute entité autre qu’un particulier (entreprise, commerçant, artisan, association, administration) est considérée comme détentrice de déchets et est à ce titre, responsable de ses déchets jusqu’à leur élimination ou leur valorisation finale, même lorsqu’elle en confie la gestion à un tiers (article L. 541-2 du code de l’environnement). Signer un contrat avec un prestataire ne transfère pas la responsabilité, il l’organise.
Du côté de la loi AGEC, les obligations sont tout aussi concrètes, en particulier pour les commerces alimentaires : interdiction d’une longue liste de produits en plastique à usage unique (assiettes, couverts, gobelets et verres, pailles, bâtonnets mélangeurs, pics à steak, contenants et bouteilles en polystyrène expansé…), interdiction des sacs plastique jetables remis en caisse, obligation d’accepter les contenants réutilisables apportés par les clients dès lors qu’ils sont propres et adaptés au produit servi, et obligation d’appliquer un tarif plus bas sur les boissons à emporter lorsque le client vient avec son propre récipient.
Le non-respect de ces règles expose à des sanctions administratives (jusqu’à 7 500 € d’amende après mise en demeure) et pénales (jusqu’à 75 000 € d’amende et deux ans d’emprisonnement). Ces montants ne sont évidemment pas un argument de sensibilisation car brandir la sanction reste le meilleur moyen de faire fermer une porte, mais ils rappellent l’enjeu : laisser un commerçant dans l’ignorance de ses obligations, c’est le laisser exposé.
Sur le terrain, ce cadre reste pourtant largement méconnu. Beaucoup de commerçants ignorent l’existence de la redevance spéciale, ne savent pas à qui s’adresser pour améliorer leur collecte, ou n’ont tout simplement jamais reçu d’information claire et adaptée à leur activité. Ce constat, à lui seul, justifie une démarche de sensibilisation dédiée : les messages génériques destinés aux particuliers ne suffisent pas à couvrir les besoins spécifiques de ce public professionnel.
La redevance spéciale : un malentendu qu’il faut lever d’entrée
Parmi les sujets qui reviennent le plus souvent, la redevance spéciale occupe une place à part. Le service public de gestion des déchets est d’abord conçu pour les ménages : les professionnels en bénéficient pour leurs déchets assimilés, en qualité comme en quantité, à ceux d’un ménage. Au-delà d’un certain seuil (1 100 litres d’ordures ménagères résiduelles par semaine sur le territoire concerné) le service devient payant, sous la forme d’une redevance calculée sur le volume excédentaire, après établissement d’un devis. Ce devis est à demander directement auprès de la collectivité locale (la structure publique) qui gère la collecte des déchets sur le territoire de votre entreprise.
Dans les faits, la grande majorité des commerces de proximité rencontrés se situent sous ce seuil : un bac de 360 litres collecté trois fois par semaine représente 1 080 litres, donc pas de redevance. Le dire explicitement, calcul à l’appui, désamorce une bonne partie de la méfiance décrite plus loin, celle qui se cristallise autour des mots « taxe » ou « SIRET ». Et pour les commerces qui dépassent le seuil, la sensibilisation peut devenir d’autant plus percutante : mieux trier, c’est réduire son volume d’OMR, et donc sa facture. Le commerçant qui préfère ne pas dépendre du service public peut aussi souscrire un contrat auprès d’un prestataire privé : il n’est alors pas soumis à la redevance spéciale, mais doit pouvoir justifier de la prise en charge de ses déchets.
Un public volontaire, mais confronté à des freins concrets
Les retours de terrain montrent que la volonté de bien faire est réelle chez une majorité de commerçants. Beaucoup expriment le souhait de contribuer positivement à la vie de leur quartier et ont conscience du volume de déchets généré par leur activité. Mais cette bonne volonté se heurte à des obstacles très concrets, qui expliquent en grande partie les réticences observées :
- Le manque de place : de nombreux commerces ne disposent tout simplement pas de l’espace nécessaire pour installer plusieurs bacs de tri, ce qui rend les recommandations classiques difficilement applicables.
- Le manque de temps : entre affluence continue (notamment pour les commerces alimentaires) et amplitude horaire, peu de commerçants peuvent consacrer du temps à un rendez-vous de sensibilisation ou à un audit de leur local poubelle.
- Des horaires de collecte inadaptés : certains commerces ferment avant l’heure à laquelle ils sont censés sortir leurs bacs, ce qui crée un décalage difficile à résoudre sans ajustement du service de collecte.
- Une méfiance liée au vocabulaire : des termes comme « taxe » ou la simple mention d’un numéro SIRET peuvent générer un sentiment de menace ou de contrôle, et bloquer l’échange dès les premières minutes.
- Des dépôts sauvages subis : plusieurs commerçants attribuent les dépôts sauvages dans leurs bacs à des passants extérieurs, ce qui nourrit un sentiment d’impuissance et les décourage de trier.
Ces freins ne sont pas homogènes selon les secteurs d’activité. Les commerces alimentaires et de petite distribution, souvent pris par une forte affluence, se sont révélés plus difficiles à mobiliser que les enseignes non alimentaires, qui répondent généralement mieux aux sollicitations.
Un point mérite d’être souligné, car il conditionne toute la suite : le refus rencontré est presque toujours un refus de moyens, pas un refus de principe.

« Quand on demande à la majorité des commerçants, ils sont pour la démarche. C’est juste qu’ils n’ont pas les moyens, ou pas le temps. Mais sur le principe, si on leur demande, ils sont toujours pour. »
Thibault, Adjoint au chef de projet sur les marchés Plaine Commune, Grand Paris Sud et Versailles Grand Parc chez Terravox.
Ce qui fonctionne : une approche individualisée et adaptable
L’un des enseignements les plus nets de ce type de mission, c’est que le tri chez les commerçants ne se décrète pas de façon uniforme. Contrairement aux campagnes classiques de porte-à-porte auprès des habitants, la sensibilisation des commerçants exige une approche sur-mesure : chaque commerce a ses propres contraintes d’espace, de temps et d’organisation, et le message doit s’y adapter en temps réel.
L’audit du local joue ici un rôle central. Compter les bacs, relever leur volume, mesurer la place réellement disponible et regarder ce qui finit dans les OMR, c’est ce qui permet de passer d’un discours général (« il faut trier ») à une recommandation applicable : tel type de carton doit être déposé à un point d’apport volontaire, tels types d’emballages peuvent être regroupés dans un même bac, tout ce qui est mobilier, relève d’une reprise gratuite par un éco-organisme etc.
Cela suppose des équipes capables d’une grande adaptabilité, d’une bonne gestion du refus, et d’une vraie capacité d’écoute pour identifier, au cas par cas, les leviers de motivation et les freins de chaque interlocuteur. C’est aussi ce qui rend ce type de mission particulièrement chronophage et difficile à standardiser : sur une centaine de commerces parcourus, seule une partie aboutit à un échange complet, et la mobilisation reste un travail de conviction individuel plus qu’une action de masse.
Traiter le quartier comme un tout : habitants, commerçants, service public
Le principal enseignement de cette mission tient peut-être moins à ce qu’elle a produit qu’à ce qu’elle révèle de nos habitudes de sensibilisation. Cibler les seuls habitants revient à demander un effort à ceux dont l’impact est le plus faible, en laissant de côté ceux dont l’impact est le plus visible.

« Proportionnellement, un habitant va beaucoup moins polluer qu’un commerçant. Le problème, c’est qu’on se retrouve parfois avec un discours un peu tronqué. »
Thibault, Adjoint au chef de projet sur les marchés Plaine Commune, Grand Paris Sud et Versailles Grand Parc chez Terravox.
À l’échelle d’un quartier, les volumes produits par un commerce et par un foyer n’ont en effet rien de comparable. Les habitants restent ceux qui génèrent le moins de déchets par rapport aux professionnels, et pourtant, on s’adresse souvent à eux seuls lors des sensibilisations, alors que les commerçants par exemple, font face à des contraintes réelles non négligeables : manque de place pour stocker, dotations inadaptées, méconnaissance des filières. Autant de contraintes qu’il faudrait justement aider à lever. Se pose alors la question de l’importance de mettre en place un réel accompagnement auprès des commerçants pour les informer sur la réglementation, les solutions qui s’offrent à eux et où se renseigner s’ils ont des seuils de production de déchets qui donnent lieu à des redevances spéciales.
À l’inverse, une approche pensée à l’échelle du quartier touche simultanément plusieurs des acteurs qui font la propreté d’un territoire.

« Quand une partie des acteurs du quartier reste hors du dispositif, c’est la crédibilité de l’ensemble de la démarche qui en pâtit. Sur un quartier, il y a trois acteurs principaux : les habitants, les commerçants et le service public. Là, on en touche déjà deux sur trois, ce qui est déjà exceptionnel, et ça donne beaucoup plus de portée et de force à notre discours. »
Thibault, Adjoint au chef de projet sur les marchés Plaine Commune, Grand Paris Sud et Versailles Grand Parc chez Terravox.

« L’idéal, ce serait de mener la mission auprès des habitants et des commerçants en parallèle, sur le même quartier, et pourquoi pas d’y associer la mairie annexe, la bibliothèque et l’école. Ça légitime énormément notre discours auprès des habitants, et les commerçants, eux, se sentent investis dans la vie du quartier : il y a une logique d’appartenance. Ça permet de tirer tout le monde dans le même sens et de créer une vraie émulation collective. »
Thibault, Adjoint au chef de projet sur les marchés Plaine Commune, Grand Paris Sud et Versailles Grand Parc chez Terravox.
Cette approche globale produit un effet secondaire très concret, et directement profitable aux commerçants. Lorsque les habitants d’un quartier sont sensibilisés en même temps, ils cessent de déposer leurs propres déchets dans les locaux et les bacs destinés aux commerces. Le commerçant récupère de la place, c’est précisément le premier frein qu’il cite, et retrouve la maîtrise de son propre tri. Le frein des dépôts sauvages subis, souvent vécu comme une fatalité, se traite alors à sa racine plutôt qu’à coups de recommandations individuelles. C’est aussi de cette manière que se crée une émulation collective : chacun constate que l’effort demandé est réparti, et non pointé sur lui seul.
Trois leviers pour aller plus loin
Ces retours d’expérience dessinent des pistes d’action assez naturelles, qui rejoignent le triptyque classique du changement de comportement : agir sur ce que les commerçants savent, ce qu’ils peuvent faire concrètement, et ce qu’ils veulent faire. Concrètement, cela peut se traduire par :- des supports d’information adaptés et multilingues, pour lever la barrière de la langue identifiée chez certains commerçants et pour rendre visibles les dispositifs déjà gratuits : filières REP, points d’apport volontaire, accès en déchèterie ;
- des horaires de collecte plus flexibles, pour tenir compte des réalités d’ouverture et de fermeture des commerces ;
- des bacs verrouillés ou mieux sécurisés, pour lever le frein lié aux dépôts sauvages subis et redonner aux commerçants le sentiment de maîtriser leur propre tri.
À ces trois leviers s’en ajoute un quatrième, moins matériel : intégrer les commerçants au même titre que les habitants dans les missions de sensibilisation, plutôt que d’en faire une cible secondaire traitée à part.
Ce qu’il faut retenir
Mobiliser les commerçants dans l’optimisation de la gestion des déchets n’est donc pas un simple prolongement des actions destinées aux habitants : c’est un chantier à part entière, avec ses propres codes, ses propres freins, ses propres leviers, et certaines idées reçue à lever comme la redevance spéciale qui ne s’applique qu’à partir d’un seuil de quantité de déchets. À l’heure où les obligations réglementaires se renforcent et où les volumes de déchets professionnels restent un angle mort de nombreuses politiques de sensibilisation, ignorer ce public revient à se priver d’un maillon essentiel de la chaîne de gestion des déchets sur un territoire.Les résultats obtenus lors de cette campagne (plus d’un commerce sur trois sensibilisé ayant exprimé le souhait de s’engager) montrent qu’avec une méthode adaptée (un audit du local, un support remis en main propre, un discours qui embrasse le quartier dans son ensemble), ce public aux problématiques bien spécifiques peut devenir un véritable allié de la transition écologique locale.
Questions fréquentes
Déchets des commerçants : vos questions
Pourquoi sensibiliser les commerçants au tri des déchets et pas seulement les habitants ?
Parce que les commerçants produisent au quotidien des volumes de déchets sans commune mesure avec ceux d'un foyer et que leurs pratiques pèsent directement sur la propreté et le bon fonctionnement des collectes d'un territoire. Ne cibler que les habitants revient à demander un effort à ceux dont l'impact est le plus faible, tout en laissant de côté un maillon essentiel de la chaîne de gestion des déchets.
Quelles sont les obligations de tri des déchets pour un commerce ?
Les commerces sont soumis au tri à la source dit « 9 flux » (décret n° 2021-950 du 16 juillet 2021) : papier/carton, métal, verre, bois, fraction minérale (béton, briques, tuiles, gravats), plâtre, plastiques, biodéchets et, depuis le 1er janvier 2025, textiles. S'y ajoutent les obligations issues de la loi AGEC, notamment l'interdiction de détruire les invendus et le devoir d'information des clients sur la réparabilité des produits vendus.
Faut-il un bac séparé pour chacun des 9 flux dans un commerce ?
Non, et cette nuance change beaucoup de choses pour les commerces qui manquent de place : si les flux doivent en principe être conservés et collectés séparément, les emballages plastiques, les emballages métalliques, les cartons et tous les papiers peuvent être stockés et collectés ensemble.
Qu'est-ce que la redevance spéciale et à partir de quel seuil s'applique-t-elle ?
Le service public de gestion des déchets est d'abord conçu pour les ménages : les professionnels en bénéficient pour leurs déchets assimilables à ceux d'un ménage. Au-delà d'un certain seuil, souvent fixé à 1 100 litres d'ordures ménagères résiduelles par semaine, le service devient payant sous la forme d'une redevance calculée sur le volume excédentaire, après établissement d'un devis auprès de la collectivité qui gère la collecte.
La plupart des commerces de proximité sont-ils concernés par la redevance spéciale ?
Dans les faits, la grande majorité des commerces de proximité se situe sous le seuil : un bac de 360 litres collecté trois fois par semaine représente 1 080 litres, donc pas de redevance. Le dire explicitement, calcul à l'appui, désamorce une bonne partie de la méfiance qui se cristallise autour des mots « taxe » ou « SIRET ».
Un commerçant reste-t-il responsable de ses déchets s'il fait appel à un prestataire privé ?
Oui. Toute entité autre qu'un particulier est considérée comme détentrice de ses déchets et en reste responsable jusqu'à leur élimination ou leur valorisation finale, même lorsqu'elle en confie la gestion à un tiers (article L. 541-2 du code de l'environnement). Signer un contrat avec un prestataire ne transfère pas la responsabilité, il l'organise.
Quels sont les principaux freins au tri rencontrés par les commerçants ?
Cinq freins reviennent systématiquement sur le terrain : le manque de place pour installer plusieurs bacs, le manque de temps lié à l'affluence et à l'amplitude horaire, des horaires de collecte inadaptés aux heures de fermeture, une méfiance déclenchée par un vocabulaire perçu comme menaçant, et des dépôts sauvages subis dans leurs propres bacs. Le refus rencontré est presque toujours un refus de moyens, pas un refus de principe.


